Essai sur l’évolution du monde

Aujourd’hui nous savons à peu près comment va se dérouler la suite de notre course effrénée vers le consumérisme non raisonné. 

Voici une fiction sur ce qu’il pourrait se passer dans quelques années. 

Je ne fais ici que raconter ici la même histoire que ce qui se reproduit sans cesse depuis l’avènement de la société de consommation et l’industrialisation à outrance.

Cela commencera comme ça :

Il est 21h00, les infos télévisées commencent. En effet, en ce temps-là, les infos commencent à 21h pour laisser les consommateurs rentrer du travail et dépenser leur 250 Egolds de consommation obligatoire quotidienne. Cette obligation de consommer avait été mise en place par le gouvernement précédent afin de soutenir l’industrie, en perte de vitesse suite à divers révélations des écologistes (d’ailleurs, à cette occasion, on avait pu voir  de nouveaux mots apparaître comme « écofachiste », « égologiste »)

Le présentateur prend son ton le plus solennel : « Consommatrices, consommateurs, une étude publiée dans « The Global Scientist » révèle des résultats inquiétants quant à la quantité d’oxygène dans l’air que nous respirons. Vous le savez sans doute : l’air que l’on respire contient normalement environ 21% d’oxygène. Cette étude montrerait, si elle est confirmée, que ce pourcentage diminue depuis les années 1900, avec une très brusque chute sur la dernière décennie. Un sujet de Lucas Personne »

S’ensuit un reportage avec toujours les mêmes éléments. L’image montre des scientifiques en train d’analyser un prélèvement d’air, une courbe qui baisse, plus ou moins juste, et plus ou moins allongée selon qu’on veut faire peur ou pas. L’interview d’un écoalarmiste (tiens, un nouveau mot) qui précise que ça fait depuis les années 2010 qu’on constate que le taux d’oxygène dans l’air baisse. Et qui s’insurge que rien ne se passe. Il n’est pas très bien habillé, semble déprimé et il apporte de mauvaises nouvelles. Personne n’a envie d’entendre ça.

Puis, pour laisser le spectateur sur un goût de vérité et d’espoir (mieux pour que le consommateur mange davantage au dîner), l’interview d’un scientifique-expert-très-qualifié-blouse-blanche-avec-labo-en-arrière-plan. Option lunettes : validé. Option des gens bossent derrière lui : validé. Option un nom qui fait sérieux : validé. Option étranger à toute collusion avec les industriels : rejetée. Celui-ci va dire que le carottage des glaces de l’antarctique permet de connaître la composition de l’air depuis près d’un milliard d’année et que l’oxygène a toujours baissé. Très lentement. Trèèèèèèssss leennnntteeeeement. Il n’y a pas de quoi s’inquiéter. Ça prend des millions d’années. Et puis cette étude doit être vérifiée, n’est-ce pas ? Rien n’est moins sûr que si c’était plus juste de ne pas trouver que cette étude est fausse. Vous comprenez ? Bon appétit, dormez en paix, on s’occupe de tout. Fin du reportage.

Consommez, vous êtes protégés.

Ensuite, pendant quelques mois, on en parle pas, ou peu, ou pas vraiment visiblement. Ca digère. On laisse digérer. On en parle un peu quand on s’aperçoit que les résultats sportifs sont moins bons que les années précédentes. Peu de records battus cette année. D’ailleurs, en y regardant de plus près, cela fait plusieurs années que ça stagne. Est-ce dû à la baisse de l’oxygène dans l’air ? se demande un journaliste. On sème, on saupoudre cette idée un peu partout. Les gens s’habituent. On constate une recrudescence des maladies respiratoires. Est-ce dû à la qualité de l’air ? Certains disent oui, d’autres non. Et puis c’est compliqué tout ça. Les gens doivent travailler et consommer ils ne sont pas experts de tout ça. Certains s’inquiètent, d’autres ont parfaitement intégré le discours rassurant de personnes rassurantes sur des médias rassurants. Ça donne des discussions, au bar du coin, par écrans interposés. En effet, les comptoirs sont à présent parsemés d’écrans tactiles permettant de se connecter à tout moment. Et surtout c’est gratuit ! Enfin, il y a de la pub, bien sûr. Mais on ne paye pas. Enfin sauf ce qu’on achète quand on a vu trop de pub. D’ailleurs il y a des pubs pour vendre de l’air pur. De l’air enrichi en oxygène, récolté sur les plus hautes montagnes. Ça existe depuis longtemps. Mais là, il y a beaucoup de pub depuis quelques semaines. « Avec Purair, développez votre capacité pulmonaire ! ». 

Voici un exemple de discussion au bar :

_ Et puis l’air qui disparaît maintenant. On va où ?

_ C’est pas l’air qui disparaît, c’est l’oxygène !

_ Oui enfin l’oxygène, c’est les voitures, le transport des marchandises, les forêts qu’on coupe qui fait ça. Tiens d’ailleurs, j’entendais hier qu’ils avaient fini de brûler la forêt amazonienne. Il n’y a plus que des cultures à présent. Quand j’étais gamin on appelait ça « le poumon du monde ». Sans poumon, on respire moins bien non ?

_ Bah, mais non, ça a toujours été de toute façon. Depuis le paléolithique l’oxygène baisse. Et puis, cette baisse récente, on n’est pas du tout sûr que c’est dû à l’activité humaine. J’entendais un expert hier qui disait que c’était un phénomène naturel. Par exemple, la forêt amazonienne, ils font des cultures, c’est des arbres aussi non ? Alors ils ont remplacé des arbres par d’autres arbres, c’est tout. C’est pareil. Non, je te dis, moi, ça va passer cette histoire d’oxygène. Et puis on est passé de 21% à 20%, j’entendais que ça fait une baisse de 1%. Mais 1% pour 20%, c’est 5% sur 100%. 5% de 100% sur quelques dizaines d’années, c’est rien en fait. Enfin, je ne suis pas sûr d’avoir compris tous les chiffres que j’ai vus hier dans le reportage mais ça m’a semblé pas si grave.

Il y aura des gens, comme ça, pour répéter les infos qu’on leur donne. Le cerveau n’aime pas l’incertitude ou l’ignorance. Il comble les trous avec ce qu’il peut. Avec ce qu’il trouve. Avec ce qu’on lui donne. Ne vous est-il jamais arrivé de dire vous-même des choses comme si vous étiez un expert, juste parce que vous avez entendu la veille quelqu’un parler de ce sujet ? « Oui, enfin, tu sais, l’Europe, telle qu’elle est aujourd’hui, ne permet pas une reprise économique à la hauteur des enjeux internationaux ». « Je pense que l’on devrait baisser la TVA, cela boosterait la consommation et ferait repartir l’économie ». Non, tu ne penses rien en fait, enfin rien d’éclairé, rien de structuré, rien d’étayé. Tu n’es pas économiste, donc tu ne sais pas si baisser la TVA boosterais vraiment l’économie. Ni même les effets contradictoires que ça peut avoir. Tu as juste entendu quelqu’un dire ça hier, alors tu le répètes pour avoir un truc à dire dans cette conversation. C’est fou de parler sur un truc aussi complexe que l’économie d’un pays sans même jamais avoir lu trois pages d’un livre d’économie. Même les experts ne sont pas d’accord entre eux.

Consommez, vous êtes protégés.

Quelques mois passent. Et cette histoire de manque d’oxygène commence à prendre de plus en plus de place. Les écologistes parlent de « pénurie d’oxygène ». Les autorités parlent de « lissage du ratio oxygène / autre gaz » et parfois de « baisse de la croissance d’oxygène ». Si, si, ça passe.

Les médias de masse relayent des informations entretenant le doute. Soi parce qu’ils sont plus ou moins directement rétribué par des décideurs, soit par peur ou incompétence. Les arguments présentés sont les suivants :

  • On n’est pas vraiment sûr de cette baisse. Certaines analyses montrent au contraire une hausse. Une analyse sur 15000 mais ça suffit pour mettre le doute.
  • Cette baisse de l’oxygène n’est pas due à l’activité de l’homme. L’homme a défoncé les forêts. Il a excavé encore davantage les sols à la recherche des minerais pour fabriquer les 6 milliards de nouveaux téléphones de la révolution 7G (ça va tout de même 6% plus vite !! youhouhhh !). L’homme a éradiqué des millions d’espèces animales et végétales. Il a fait fondre les glaces, changé le climat, il a modifié la planète au point que tout cela se voit de l’espace… Mais non, non, peut être que la baisse de l’oxygène n’est pas dû à ces changements finalement assez insignifiants, voire parfaitement naturels.
  • Cette baisse d’oxygène n’est pas dangereuse. Une étude scientifique montre que si on prend 10 souris et qu’on les prive d’oxygène, elles meurent. Si on prend 10 souris et qu’on les gave de gâteaux à la crème, elles meurent. Donc la baisse d’oxygène est aussi dangereuse que de manger des gâteaux à la crème. Argument déjà utilisé par l’industrie du tabac (comme le reste d’ailleurs)
  • Une baisse d’oxygène ? Et alors ? Ça ne touche que les gens en mauvaise santé. Et puis, vous pouvez acheter du Purair, ça augmente vos capacités pulmonaires (prouvé scientifiquement)

Avouez qu’avec tout ça, on a de quoi dormir tranquille non ?

Consommez, vous êtes protégés.

S’il était possible d’être omniscient, on assisterait à divers types de conversations.

Conversation lors d’une réunion dans un grand groupe industriel :

DG : « Bon, il y a moins d’oxygène dans le monde, il faut développer nos activités dans ce sens »

Collaborateur 1 : « Dans le sens de réduire notre impact écologique ? »

DG : « Mais non, tu veux nous faire couler ou quoi ? C’est une formidable opportunité pour développer l’activité de notre filiale de matériel médical. Les gens vont être davantage malades. On développe des bouteilles d’oxygène ultraslim ! »

Collaborateur 2 : « Et pourquoi pas, un gilet à oxygène ? Il permettrait d’enrichir l’air en oxygène à la demande du consommateur ? »

DG : « Super, je veux le projet au plus vite : combien ça coûte, combien on le vend, comment on le fabrique ? »

Collaborateur 2 : « Oui justement, ça risque d’être difficile de produire de l’oxygène vu qu’il y en a de moins en moins dans l’air. On va certainement devoir le prendre dans l’eau et ça pourrait avoir un gros impact écologique par l’ajout d’hydrogène dans l’atmosphère. »

DG : « Oui, oui, ok. Mais les gens veulent de l’oxygène là. On verra plus tard pour les problèmes de production écologique. »

Conversation dans un cabinet ministériel :

Le ministre : « Face à la situation, l’Etat entend agir immédiatement et fortement pour limiter cette baisse de l’oxygène. Cela passera par des règlementations nouvelles et certainement la mise en place de l’ « impoxygène » que j’ai annoncée hier à nos concitoyens »

Lobby 1 : « Vous le savez, les grandes entreprises redoutent cet impôt qui ferait peser sur nos épaules une taxe supplémentaire et conduirait inexorablement à des licenciements. Cela serait tellement préjudiciable pour nos consommate…concitoyens, pardon. Nous demandons une exonération de cet impoxygène pour les grandes entreprises »

Lobby 2 : « Vous le savez, les banques ne sont pas favorables à cet impôt qui pourrait déréguler les marchés boursiers et augmenter les taux d’intérêt auxquels empruntent les Etats, dont la France, naturellement. Nous demandons une exonération de cet impoxygène pour les établissements financiers »

Lobby 3 : « Vous le savez, l’industrie agroalimentaire est déjà surchargée de taxe. Nous demandons une exonération de cet impoxygène pour l’industrie agroalimentaire. ».

Lobby 4 : « Et puis vous savez, peut être que tout cela n’est pas nécessaire après tout. Nous ne sommes même pas certains du danger que cela représente. Et par ailleurs, êtes-vous vraiment certains que l’impoxygène est la meilleure solution ? Il faudrait prendre le temps d’étudier les autres possibilités avant de s’engager sur un tel processus. »

6 mois après (oui, c’est passé en express à l’Assemblée), le texte sort et le ministre est très fier d’annoncer que le problème de l’oxygène va être résolu ! Ceux qui ne lisent pas le texte de loi sont rassurés. Ceux qui le lisent observent :

Article 1 : « Toute les entreprises sont assujetties à l’impoxygène conformément à l’article machin-truc32 bis »

Article 2 : Toutefois, les entreprises mentionnées au 3 du décret biduletruc-24 sont exonérées

o   3 du décret biduletruc-24 : entreprises exonérées de l’impoxygène

§  Les grosses entreprises

§  Les moyennes entreprises

§  Les petites entreprises

§  Celles entre moyenne et grosse, et entre moyenne et petite

§  Celles non mentionnées ci-dessus

Conversation au sein d’une association écologiste :

Eco 1 : « Il faut tout faire péter et instaurer un monde nouveau ! »

Eco 2 : « Ouais, on n’a pas le choix là, ça va trop loin. On doit incendier les usines et faire pression sur l’Etat et les industriels ! »

Eco 3 : « Ouais mais les gens vont perdre leurs boulots … »

Eco 1 : « Ok, on va faire une pétition. »

Consommez, vous êtes protégés.

Les mois passent. L’oxygène baisse. Les années passent. L’oxygène baisse. Il baisse de plus en plus. Les gens ne font plus de sport, ne courent plus. La vie de tous est grandement modifiée. Les solutions trouvées pour aider les personnes contribuent, au niveau global, à la diminution de l’oxygène dans l’air.

Au début, on contraint les populations à acheter de petit insufflateurs à oxygène à utiliser en cas de malaise. Au détour des rues, la police contrôle que chacun a bien le sien. Ensuite, on oblige les lieux de vente à enrichir leur air en oxygène. C’est la fin des petits commerçants qui survivaient déjà à peine suite aux crises passées. Impossible pour eux de payer le matériel. Les lieux d’habitations posent également un problème.

A défaut de créer des « industries à impact environnemental modéré », on crée des « appartements à oxygène renforcé ». L’art de réagir face à un problème plutôt que de le résoudre. Les personnes riches peuvent se les payer.

D’ailleurs, les clivages riches / pauvres sont de plus en plus visibles. Les très pauvres meurent. Ils meurent, tout simplement. Enfin, ce n’est pas nouveau, de tout temps les pauvres meurent dans l’indifférence. Avant, on disait, « Il est mort à cause du froid », « Il est mort à cause de la faim ». A présent on dit « Il est mort à cause du manque d’oxygène ». Ce n’est pas si éloigné finalement. Et puis, s’il est pauvre, c’est qu’il n’a pas fait ce qu’il fallait, qu’il n’est pas comme il faut. Il l’a presque fait exprès, en réfléchissant bien.

Les moyens pauvres survivent avec des bouteilles d’oxygènes bon marché. Il y a un marché noir de l’oxygène. Le moindre déplacement coûte de l’argent car il nécessite un effort et donc de l’oxygène. Alors les gens restent devant leurs écrans, toute la journée. Les écrans sont offerts par l’Etat. C’est gratuit.  Enfin, il y a de la pub, bien sûr. Mais on ne paye pas. Enfin sauf ce qu’on achète quand on a vu trop de pub.

Mais même les moyens pauvres meurent petit à petit. Quelque chose est déréglé dans le monde vivant. Un équilibre de milliards d’années perturbé en quelques dizaines.

Avec la mort des moyens pauvres, c’est toute l’industrie et la société de consommation qui s’effondre. On se raccroche aux vraies valeurs. La terre, pour ce qu’il en reste. Les riches doivent se mettre à travailler la terre. On trouve quelques solutions temporaires pour se nourrir.

 

Puis, petit à petit, l’homme se meure. Il se retrouve en tribu dans les rares zones encore préservées de sa folie passée. Certains se souviennent de la série The Walking Dead et se font la réflexion que c’est finalement assez proche du monde de la série, mais sans morts vivants. Juste les bâtiments déserts et la nature qui reprend ses droits à une vitesse inimaginable. Etonnamment, depuis la mort de la majorité de l’humanité, l’oxygène a dû remonter car on peut courir et chasser. La plupart des survivants sont issus de familles très riches, qui dominaient l’ancien monde. Aujourd’hui, ils sont là à chasser les mouches de leurs cheveux crasseux. Ils se souviennent. Ils se souviennent qu’on parlait il y a longtemps de « sauver la planète ». Ahah. Il ne s’agissait pas de sauver la planète. Malgré toute sa folie, l’homme n’est pas parvenu à modifier l’orbite de la terre autour du soleil. La planète va survivre, la vie existera toujours. Non, il ne s’agissait pas de « sauver la planète ». Il s’agissait de « sauver l’homme ». En ce sens l’homme est peut être sauvé. Et il sert de proie aux mouches.

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